Legal-Bloc| 19 octobre 2026 | Par Altesse Mulamba
Avec 16 238 détenus pour une capacité initiale de 1 500 places, la prison centrale de Makala, à Kinshasa, fonctionne à plus de dix fois sa capacité théorique. La libération annoncée de 108 personnes, à la suite d’une visite du ministre de la Justice, apparaît dérisoire au regard de cet engorgement. Mais le chiffre le plus révélateur est ailleurs : plus de 11 000 personnes y sont détenues à titre préventif, plaçant le fonctionnement de la chaîne judiciaire au centre du problème carcéral.

Le 15 octobre, le ministre de la Justice, Guillaume Ngefa, s’est rendu à la prison centrale de Makala, accompagné du procureur général près la Cour de cassation, Firmin Mvonde Mambu.
Selon les données communiquées par le directeur de l’établissement, André Kanza wa Kanza, et rapportées par Radio Okapi, Makala héberge 16 238 personnes pour 1 500 places initialement prévues. Plus de 11 000 d’entre elles se trouvent en détention préventive.
La prison accueille ainsi près de onze détenus pour chaque place théoriquement disponible.
Cette surpopulation s’est fortement aggravée. D’après des déclarations du ministre reprises par l’Agence congolaise de presse (ACP), l’effectif aurait pratiquement doublé en un an, passant d’environ 8 000 à plus de 16 000 détenus, sans augmentation du budget de fonctionnement.
Cette évolution pose une double question : celle de la capacité matérielle de l’administration pénitentiaire à prendre en charge les détenus et celle des mécanismes judiciaires qui alimentent continuellement la population carcérale.
Des libérations annoncées
À l’issue de la visite, les autorités ont annoncé la remise en liberté de 108 détenus, après un examen individuel de leur situation par le procureur général près la Cour de cassation.
Dans une communication reprise le 16 octobre par l’ACP, Guillaume Ngefa a salué cette décision. Il a également rappelé avoir accordé, la semaine précédente, une libération conditionnelle à 66 personnes.
Ces deux opérations doivent être distinguées. Les 66 mesures sont présentées comme des libérations conditionnelles, tandis que les fondements juridiques individuels des 108 décisions annoncées n’ont pas été détaillés dans les communications consultées.
L’ACP rapporte que les 108 détenus ont été remis en liberté. Radio Okapi indique, pour sa part, que quelques libérations symboliques ont eu lieu parmi 108 personnes identifiées pour bénéficier de cette mesure.
En l’absence d’un bilan d’exécution nominatif ou consolidé, il n’est pas possible de confirmer indépendamment que les 108 personnes avaient toutes effectivement quitté l’établissement à la date des annonces.
Même si ces sorties étaient intégralement réalisées, elles représenteraient environ 0,7 % de la population carcérale recensée. Leur incidence immédiate sur la densité de l’établissement resterait donc limitée.
Plus de 11 000 personnes en attente de jugement
Avec plus de 11 000 personnes concernées, cette catégorie représente au minimum deux tiers de la population annoncée. La surpopulation de Makala ne peut donc être examinée uniquement sous l’angle des infrastructures, de l’alimentation ou de la capacité d’accueil.
Elle interroge également le fonctionnement des juridictions, l’avancement des dossiers pénaux et le recours à la privation de liberté avant qu’une décision définitive ne soit rendue.
L’article 17 de la Constitution congolaise garantit la liberté individuelle et établit que la détention constitue l’exception. Il consacre également la présomption d’innocence jusqu’à l’établissement de la culpabilité par un jugement définitif.
L’article 19 reconnaît à toute personne le droit de voir sa cause entendue dans un délai raisonnable et garantit les droits de la défense.
Ces principes n’interdisent pas la détention préventive lorsqu’elle est légalement justifiée. Mais ils imposent que la privation de liberté repose sur une base juridique régulière et que les procédures puissent progresser dans des délais compatibles avec les garanties constitutionnelles.
La présence de plus de 11 000 prévenus à Makala ne démontre pas que leurs détentions sont illégales. Elle rend toutefois indispensable un examen de leur durée, de leurs fondements et du traitement judiciaire des dossiers concernés.
Or les données rendues publiques ne précisent pas combien de personnes attendent leur première audience, combien sont détenues depuis plusieurs mois ou plusieurs années, ni combien ont sollicité une mise en liberté.
Sans ces indications, il reste impossible de mesurer la part de l’engorgement qui pourrait résulter de retards judiciaires ou de détentions prolongées.
Les conditions de détention sous pression
Au cours de sa visite, Guillaume Ngefa s’est rendu dans plusieurs pavillons, notamment ceux réservés aux femmes, aux enfants en conflit avec la loi et aux détenus malades.
Radio Okapi rapporte une forte promiscuité, la dégradation des infrastructures et des difficultés d’accès aux soins. Dans le pavillon des femmes, certaines détenues ont affirmé partager un même lit à huit.
Le ministre a annoncé des évaluations médicales destinées à identifier les personnes susceptibles de bénéficier d’une remise en liberté pour raisons humanitaires, selon leur état de santé et dans le respect des procédures applicables.
Une attention particulière doit également être accordée aux femmes détenues avec leurs enfants en bas âge et aux personnes souffrant de troubles mentaux.
Ces mesures répondent à des situations de vulnérabilité immédiate. Mais elles ne sauraient remplacer un examen plus large des causes de la surpopulation.
La Constitution, en son article 18, impose que toute personne détenue bénéficie d’un traitement préservant sa vie, sa santé physique et mentale ainsi que sa dignité. Cette obligation demeure entière, quel que soit le statut judiciaire du détenu.
Le désengorgement ne se mesure pas aux seules sorties
Les annonces successives de libérations constituent des interventions ponctuelles. Leur efficacité dépend cependant de plusieurs paramètres que les communications officielles ne permettent pas encore d’apprécier.
Il faudrait connaître le nombre exact de sorties réalisées, les motifs juridiques des décisions, les nouvelles admissions pendant la même période et l’évolution des dossiers en attente de jugement.
Une prison peut enregistrer des libérations tout en continuant de se remplir si les entrées restent supérieures aux sorties.
Le constat d’une population carcérale passée d’environ 8 000 à 16 238 personnes en un an, selon le ministre, rend cette question particulièrement pressante.
La réponse ne peut donc se limiter à l’examen exceptionnel de quelques dizaines ou centaines de dossiers. Elle suppose également une capacité régulière à contrôler la légalité des détentions, à instruire les affaires et à organiser les audiences dans des délais raisonnables.
Pour les 108 personnes concernées par les dernières annonces, la première exigence est de confirmer l’exécution effective des décisions. Pour les milliers d’autres détenus en préventive, elle est de connaître la durée de leur incarcération et l’état de leurs procédures.
À Makala, le désengorgement ne se jouera pas seulement dans les pavillons, mais aussi devant les juridictions. L’enjeu n’est pas uniquement de savoir combien de détenus ont été libérés : il est de déterminer combien restent privés de liberté, depuis quand, pour quels motifs et à quelle échéance leur situation sera examinée.
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