BLOC-GÉOPOLITIQUE | 30 octobre 2026 | Par Altesse Mulamba
La guerre contre le M23 mobilise les autorités congolaises et leurs partenaires. Pendant ce temps, les ADF trouvent dans l’or les moyens de poursuivre leurs attaques. Une enquête publiée le 27 octobre oblige à interroger les priorités de Kinshasa et les résultats de la coopération militaire avec l’Ouganda.

Les Forces démocratiques alliées, connues sous le sigle ADF, dépendent moins des financements extérieurs de l’État islamique. L’exploitation et le commerce de l’or leur permettent désormais de financer une grande partie de leurs activités dans l’est de la RDC, selon une enquête de The Sentry publiée le 27 octobre. L’organisation estime que le groupe a également profité de la concentration des efforts militaires congolais sur le M23.
Ce constat pose une question qui dépasse le financement d’un mouvement armé. Comment empêcher que la priorité donnée à un conflit laisse à un autre groupe la possibilité de se renforcer ? Pour les habitants exposés aux ADF, la défense du territoire face au M23 ne peut signifier que leur protection attendra.
Des alertes déjà documentées
Les ADF sont issus de groupes d’opposition ougandais constitués dans les années 1990, avant leur implantation dans l’actuelle RDC. Affilié à l’État islamique, le mouvement est responsable d’attaques contre les populations civiles, d’enlèvements et de recrutements forcés.
Dans un rapport publié le 5 mai 2026, Amnesty International documentait des crimes de guerre à partir de 71 entretiens, dont 45 avec des victimes et des survivants. L’organisation relevait déjà que les ADF avaient profité de la mobilisation de l’armée contre le M23.
Cette observation rejoint une analyse d’ACLED consacrée au début de l’année 2025. L’organisme y décrit comment les ADF ont exploité les perturbations provoquées par l’offensive du M23 et le déplacement des priorités militaires congolaises pour attaquer des civils.
Il serait donc inexact de parler d’un danger ignoré ou inconnu. Des enquêtes, des alertes et des opérations militaires existent. Le problème est de savoir pourquoi ces efforts n’ont pas permis d’assurer durablement la sécurité des populations.
Pourquoi le M23 occupe une place particulière
La conquête de territoires et de grandes villes par le M23, ainsi que le soutien rwandais documenté par les experts des Nations unies, donnent au conflit une dimension interétatique. Les questions de souveraineté, de retrait militaire et de négociation avec Kigali expliquent son poids diplomatique.
Cette différence doit être comprise sans devenir une hiérarchie entre les victimes. Une attaque contre un village ne devient pas secondaire parce qu’elle ne modifie pas une ligne de front ou ne provoque pas une réunion internationale.
Les documents disponibles ne permettent pas de mesurer précisément la place respective des deux conflits dans l’ensemble des médias congolais ou dans l’opinion. Ils étayent en revanche une question plus précise sur les choix militaires. Lorsqu’une armée concentre ses moyens sur un adversaire, comment protège-t-elle les populations menacées sur les autres fronts ?
Le risque dépasse la seule insuffisance des effectifs. Si les groupes armés peuvent prévoir où la pression diminuera, ils peuvent adapter leurs déplacements et leurs attaques aux priorités de l’État. Les difficultés rencontrées face au M23 peuvent ainsi offrir des possibilités aux ADF, sans qu’une alliance entre les deux mouvements soit nécessaire.
L’or permet de poursuivre la guerre
The Sentry estime que les sites aurifères de la région de Manguredjipa pourraient rapporter aux ADF entre un million et 1,6 million de dollars par an. Cette fourchette repose sur des comparaisons avec les revenus captés par d’autres groupes armés. Elle ne correspond ni à des comptes audités ni au revenu total des ADF.
L’enquête décrit des circuits reliant les zones minières congolaises à des négociants, intermédiaires et marchés ougandais. Elle rapporte également le recours aux enlèvements pour obtenir de la main-d’œuvre et des recrues.
Ces conclusions changent la manière d’apprécier les résultats militaires. Chasser des combattants d’un camp ne les prive pas nécessairement de leurs revenus. S’ils se déplacent vers une autre zone minière et conservent des acheteurs, ils peuvent reconstituer leurs moyens.
La lutte contre les ADF doit donc suivre l’or au-delà des lieux d’extraction. Il faut établir qui l’achète, comment son origine est dissimulée et par quels circuits il est exporté. La responsabilité d’un intermédiaire doit être prouvée, mais son absence du champ de bataille ne suffit pas à le rendre étranger au financement du conflit.
L’Ouganda doit aussi rendre des comptes
L’Ouganda participe depuis 2021 aux opérations conjointes contre les ADF. Il serait faux de présenter ce groupe comme combattu sans moyens militaires. La persistance des attaques impose toutefois d’examiner ce que ces opérations protègent réellement.
The Sentry soutient que les offensives ont dispersé les ADF vers des zones plus reculées et riches en ressources, sans démanteler leurs capacités. L’organisation met également en cause le chevauchement entre les objectifs militaires ougandais et les intérêts économiques de Kampala dans l’est congolais. Ce sont les conclusions de son enquête, qui appellent des réponses documentées des autorités concernées.
Le passage d’or par l’Ouganda ne prouve pas, à lui seul, que son gouvernement finance les ADF. Il oblige néanmoins à examiner les contrôles exercés sur les négociants et les exportateurs. Un partenaire militaire ne devrait pas échapper à cet examen en raison de son statut d’allié.
Les critères de réussite doivent également être discutés. Sécuriser une frontière ou une route commerciale ne signifie pas nécessairement protéger les villages vers lesquels les combattants se sont repliés. Kinshasa doit pouvoir rendre compte de ces différences lorsqu’il évalue la coopération avec Kampala.
Protéger les populations sur les deux fronts
La souveraineté congolaise est engagée face au Rwanda. Elle l’est aussi dans la capacité de l’État à protéger les habitants de Beni, de Lubero ou de l’Ituri contre les ADF. Ces obligations s’additionnent.
La nouvelle enquête appelle des réponses sur les moyens consacrés à ce front, les résultats des opérations conjointes et les poursuites visant les circuits financiers. Elle invite aussi les rédactions à suivre les suites d’un massacre après la publication de son bilan, lorsque commencent les déplacements, la recherche des disparus et les difficultés de retour.
Les populations menacées par les ADF ne devraient pas avoir à attendre le règlement du conflit avec le M23 pour obtenir une protection. Leur sécurité doit être un objectif à part entière, avec des moyens, un suivi et des responsables tenus d’en rendre compte.
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