BLOC-POLITIQUE | Analyse | 28 octobre 2026 | Par Altesse Mulamba
En proposant de rencontrer Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, la C64 semble chercher une issue qui ne consacrerait ni la conquête du pouvoir par les armes ni sa conservation au-delà des limites constitutionnelles. La coalition ne formule pas explicitement une politique du « ni l’un ni l’autre ». Sa démarche invite pourtant à cette lecture : que veut-elle obtenir des deux hommes, et comment entend-elle les convaincre ?

La déclaration rendue publique le 27 octobre cherche à préserver une place pour l’opposition politique dans une crise dominée par le pouvoir présidentiel et les acteurs armés. Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Delly Sesanga, Augustin Matata Ponyo et Jean-Marc Kabund réaffirment leur attachement à l’alternance constitutionnelle tout en proposant des démarches auprès du président et de son prédécesseur. Aucune rencontre acceptée ni aucun calendrier ne sont établis dans les sources consultées au moment de la rédaction.
Le « ni l’un ni l’autre » relève ici d’une lecture politique de leur démarche. La coalition ne prononce pas l’exclusion des deux hommes. En souhaitant leur parler séparément, elle paraît considérer qu’une sortie de crise exige des engagements de chacun. Reste à déterminer ce qu’elle leur demandera concrètement, au-delà des principes exposés à Rome.
Une autonomie à défendre
Pour la C64, l’enjeu dépasse l’organisation d’une rencontre. Une opposition civile qui combat les orientations du pouvoir peut refuser de cautionner ceux qui cherchent à le renverser par la force. Inversement, condamner une rébellion ne l’oblige pas à renoncer à contester la présidence. La déclaration de Rome permet de lire la démarche de la coalition comme une tentative de préserver cet espace politique.
Dans cette perspective, la rébellion ne constituerait pas une solution acceptable à la crise, pas davantage qu’un maintien de Félix Tshisekedi au pouvoir au-delà des limites constitutionnelles. Approcher les deux hommes servirait alors à rechercher une issue qui écarte ces deux possibilités. Cette interprétation devra être confrontée au contenu des échanges, s’ils ont lieu.
Une telle position possède une cohérence démocratique. Elle demeure cependant plus facile à défendre qu’à imposer : la coalition doit convaincre des acteurs dont les intérêts, les moyens d’action et les responsabilités diffèrent.
Rien, dans cette exigence commune, ne permet de traiter une autorité publique et un mouvement armé comme des acteurs juridiquement interchangeables. Une analyse de leur conduite doit distinguer leurs obligations respectives et les faits qui peuvent leur être imputés.
Une fermeté inégalement formulée
Le texte présente une asymétrie notable. Sur la question constitutionnelle, Félix Tshisekedi et ses partisans sont explicitement visés. La C64 dénonce un projet de maintien au pouvoir au-delà des limites prévues et refuse un report des élections de 2028. En revanche, sa condamnation de la conquête du pouvoir par les armes reste générale : elle ne désigne pas nommément le Front pour la refondation de la nation dans ce passage.
Cette différence ne suffit pas à établir une complaisance envers Joseph Kabila. Elle interdit toutefois de présenter la déclaration comme une mise en cause explicite et symétrique des deux hommes. Le « ni l’un ni l’autre » se dessine dans l’articulation entre les principes défendus et les démarches annoncées ; il ne constitue pas une position nominative déjà proclamée.
Le député de la majorité Joseph Nkoy reproche précisément à la coalition de ne pas désigner le Rwanda et l’ancien président parmi les responsables qu’il accuse d’alimenter la crise. Cette critique partisane ne vaut pas démonstration des intentions de la C64. Elle révèle toutefois le terrain sur lequel sa déclaration sera contestée.
Jean-Claude Katende formule une objection différente. Tout en accueillant favorablement l’initiative, le président de l’ASADHO regrette l’absence d’une condamnation explicite des massacres et des violations des droits humains dans les territoires sous contrôle rebelle. Son observation touche à la crédibilité de la démarche : préserver la possibilité de parler à tous ne devrait pas rendre moins précises les exigences de protection des populations.
La Constitution, limite de la négociation
La C64 réagit notamment à la nouvelle adoption, le 23 octobre, du texte organisant le référendum. Elle soutient qu’une loi ne peut permettre de contourner les protections constitutionnelles relatives au nombre et à la durée des mandats présidentiels. Son opposition porte donc sur les conséquences politiques qu’elle redoute de ce dispositif. Le vote d’une loi référendaire ne démontre pas, à lui seul, qu’un troisième mandat a été juridiquement rendu possible.
Félix Tshisekedi défend une autre lecture. Lors de sa conférence de presse du 6 mai, il avait présenté l’examen de la Constitution comme une réponse aux difficultés de fonctionnement des institutions et affirmé qu’une éventuelle réforme passerait par une consultation populaire. Il avait également laissé ouverte la possibilité de répondre à une demande des Congolais de poursuivre son engagement. Ces propos éclairent la défiance de l’opposition, sans autoriser à présenter ses accusations comme des faits déjà accomplis.
Le désaccord engage dès lors le contenu même du dialogue. Si la C64 considère les échéances constitutionnelles comme intangibles, elle devra préciser les sujets sur lesquels un compromis reste possible. Ses interlocuteurs devront, de leur côté, indiquer s’ils acceptent cette limite avant l’ouverture des discussions.
Qui décidera de la sortie de crise ?
La proposition concernant Doha donne à la démarche de Rome une portée plus concrète. La C64 souhaite que les questions de gouvernance envisagées dans ce processus soient intégrées au dialogue national. Elle conteste ainsi, au moins implicitement, que des choix engageant l’organisation politique du pays puissent être arrêtés dans un cadre principalement réservé au gouvernement et à son adversaire armé.
Élargir la discussion pourrait permettre aux partis civils et à d’autres composantes de la société de peser sur ces choix. Mais cet élargissement devra résoudre une difficulté réelle : articuler les négociations sécuritaires et le débat politique sans multiplier les lieux où les engagements peuvent être différés ou renégociés.
La coalition demande que la composition, l’objet, la facilitation et le suivi du dialogue soient concertés. Elle soutient également une articulation entre la facilitation africaine et la médiation des Églises. Elle propose donc une démarche politique dans une architecture déjà occupée, sans qu’un mandat de médiation accepté par les parties soit établi.
Parler aux deux sans leur réserver le règlement
En choisissant Tshisekedi et Kabila comme interlocuteurs prioritaires, la C64 reconnaît leur poids. Elle court aussi le risque de recentrer la sortie de crise sur les deux personnalités à l’égard desquelles elle semble vouloir préserver son autonomie.
Des consultations séparées peuvent préparer une négociation plus large. Elles ne suffiraient pas à rendre celle-ci inclusive. La place des autres forces politiques, de la société civile et des populations directement touchées par la guerre devra se traduire dans la composition des discussions et dans la capacité d’influencer leurs conclusions.
La portée de Rome se mesurera donc aux engagements que la coalition pourra obtenir : des garanties pour l’activité politique, des obligations sécuritaires vérifiables et des règles de dialogue compatibles avec les échéances qu’elle défend. Si sa démarche vise bien à écarter aussi bien l’option armée qu’une prolongation du pouvoir hors du cadre constitutionnel, les discussions devront le rendre explicite. Le sens du « ni l’un ni l’autre » se précisera dans ce que la C64 demandera à chacun, et dans ce qu’elle refusera de concéder.
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