BLOC-POLITIQUE | 26 octobre 2026 | Par Altesse Mulamba
À Rome, cinq dirigeants de l’opposition cherchent à définir les conditions d’un dialogue national. À Kinshasa, Félix Tshisekedi prépare la désignation de ceux qui devront l’organiser. Les deux démarches progressent en parallèle, sans accord public sur la conduite des discussions, la participation des adversaires du pouvoir ou les garanties constitutionnelles.

Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Delly Sesanga, Jean-Marc Kabund et Augustin Matata Ponyo ont entamé, lundi 26 octobre, deux journées de concertation dans la capitale italienne. Le dialogue national figure à leur ordre du jour, aux côtés de la question constitutionnelle et du positionnement face au Front pour la refondation de la nation (FRN) de Joseph Kabila.
Cette rencontre ne constitue pas l’ouverture de négociations avec le pouvoir. Elle doit d’abord permettre à la Coalition Article 64 (C64) de préciser ses exigences et les conditions d’une éventuelle participation. Aucun accord public avec la présidence ne permet, à ce stade, de considérer ces questions comme réglées.
Qui dirigera les discussions ?
Devant les parlementaires de l’Union sacrée réunis le 24 octobre, le président Félix Tshisekedi a annoncé la désignation prochaine des responsables chargés de conduire le dialogue, ainsi que des coordinations nationale et provinciales. Des comptes rendus de cette rencontre évoquent également l’appui de deux cofacilitateurs de l’Union africaine. Leur identité, leur mandat exact et l’étendue de leurs prérogatives restent toutefois à préciser publiquement.
Le dispositif préliminaire est placé sous l’autorité présidentielle. L’ordonnance rendue publique le 13 septembre prévoit un comité dont les membres sont désignés par le chef de l’État et qui lui rend compte par l’intermédiaire de son directeur de cabinet. Sa mission consiste notamment à préparer les conditions matérielles et logistiques des assises et à faciliter les contacts nécessaires à la constitution de la commission préparatoire.
Cette organisation soulève une question distincte de la logistique : qui disposera de l’autorité politique sur les discussions ? La présence d’opposants dans une commission ne leur garantirait pas, à elle seule, une influence sur l’ordre du jour, le choix des participants ou l’adoption des conclusions.
C’est cette concentration de l’autorité que conteste Jean-Marc Kabund. Dès le 1er septembre, il réclamait un cadre de discussion clairement délimité, une facilitation neutre et des mesures de confiance. Sa critique visait la double position du président, à la fois partie prenante de la crise politique et responsable du processus censé contribuer à sa résolution.
Deux définitions de l’inclusivité
Le projet présidentiel prévoit des consultations provinciales avant la tenue d’assises nationales à Kinshasa. Il entend associer aux partis politiques les milieux professionnels, les autorités coutumières, les organisations de femmes et de jeunes ainsi que la société civile.
Cette approche vise à dépasser les concertations limitées aux dirigeants politiques, souvent critiquées pour leur tendance à privilégier les arrangements entre élites et le partage du pouvoir.
La C64 défend une autre priorité : garantir que les adversaires du pouvoir puissent peser sur les décisions. Dans son communiqué du 28 août, elle rejetait les consultations proposées, estimant qu’elles ne répondaient pas à l’exigence d’un dialogue véritablement inclusif.
Les deux conceptions ne sont pas nécessairement incompatibles. Une large consultation sociale peut enrichir le diagnostic national sans résoudre les différends politiques. À l’inverse, une négociation réservée aux principaux dirigeants risque d’écarter les populations dont elle prétend traiter les difficultés.
Un rapprochement supposerait de préciser comment les contributions provinciales alimenteraient les discussions politiques et selon quelles règles les décisions seraient prises.
La participation des acteurs armés constitue une autre difficulté. Dans son discours du 27 août, Félix Tshisekedi excluait du dialogue, en tant que composantes politiques, ceux qui continueraient de combattre l’ordre constitutionnel par les armes. Il maintenait parallèlement Doha comme cadre de négociation avec l’AFC/M23.
La présidence distingue ainsi le dialogue politique national des négociations consacrées au conflit dans l’Est.
La C64 face à ses propres contradictions
La contestation du dispositif présidentiel ne dispense pas la C64 de répondre à ses propres exigences de crédibilité. Réclamer une facilitation neutre et des garanties de participation constitue une position politique défendable. Encore faut-il expliquer comment ces principes seraient traduits en règles acceptables par des adversaires qui se méfient les uns des autres.
La coalition réunit cinq dirigeants aux parcours et aux ambitions distincts. Leur opposition commune à Félix Tshisekedi ne suffit pas à établir une convergence sur les réformes institutionnelles, les modalités de sortie de crise ou la place des anciens responsables du pouvoir. Le conclave de Rome devra démontrer qu’il peut produire davantage qu’un front de contestation.
Une autre question concerne la représentativité. La C64 réclame un dialogue inclusif, mais elle devra elle-même préciser comment les autres formations politiques, les organisations citoyennes et les populations directement touchées par la guerre pourraient participer à l’élaboration de ses propositions. L’inclusivité ne peut être une exigence adressée exclusivement au pouvoir.
Le positionnement face au FRN de Joseph Kabila ajoute une difficulté. Réclamer une issue négociée à la guerre ne signifie pas nécessairement adhérer aux orientations de l’ancien président. La coalition devra néanmoins expliquer comment elle articule son opposition au pouvoir, sa défense de l’ordre constitutionnel et son rejet annoncé de l’option militaire.
Enfin, refuser un processus jugé déséquilibré ne constitue pas, en soi, une stratégie de remplacement. Tant que la C64 n’aura pas présenté un cadre alternatif suffisamment précis, elle restera exposée à une critique : savoir ce qu’elle rejette sans démontrer comment elle entend parvenir à un accord.
Le pouvoir doit répondre de la crédibilité du dialogue qu’il propose. L’opposition doit, elle aussi, répondre de la crédibilité de l’alternative qu’elle revendique.
La Constitution reste le point de rupture
La défiance de la C64 tient notamment à la crainte que le dialogue serve à préparer une modification constitutionnelle permettant à Félix Tshisekedi de prolonger son maintien au pouvoir.
Il s’agit d’une accusation politique de l’opposition, et non d’une finalité établie du processus. Le président présente, pour sa part, le dialogue comme un instrument destiné à rétablir le fonctionnement normal du pays.
L’adoption, le 23 octobre à l’Assemblée nationale, de la proposition de loi encadrant l’organisation du référendum a renforcé les tensions. L’opposition a dénoncé un passage en force. Ce vote ne constitue toutefois ni la convocation d’un référendum ni une modification de la Constitution. Le texte doit encore poursuivre son parcours législatif.
La distinction juridique est fondamentale. L’article 218 de la Constitution organise la procédure de révision, tandis que l’article 220 soustrait notamment le nombre et la durée des mandats présidentiels à toute révision constitutionnelle.
Un accord politique conclu dans le cadre du dialogue ne pourrait, à lui seul, écarter ces dispositions.
La présidence devra donc préciser la portée de la « refondation de l’État » qu’elle propose. Cette formule peut désigner des réformes administratives, sécuritaires ou institutionnelles de nature très différente. Sans délimitation explicite, elle continuera d’alimenter des interprétations contradictoires.
Les Églises maintiennent un espace de discussion
Les échanges avec les responsables religieux montrent que les contacts politiques ne sont pas interrompus.
Le 3 octobre, à Lubumbashi, le président de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO), Mgr Fulgence Muteba, a reçu une délégation présidentielle conduite par Anthony Nkinzo, en présence notamment du révérend Éric Senga, de l’Église du Christ au Congo (ECC), et de Mgr Donatien Nshole.
La CENCO a réaffirmé son ouverture à un dialogue inclusif et crédible. Mgr Nshole a évoqué une démarche destinée à progresser vers la composition de la commission préparatoire.
Cette disponibilité offre une possibilité de rapprochement, sans constituer une approbation de l’ensemble du mécanisme présidentiel.
L’éventuel appui de cofacilitateurs africains pourrait contribuer à réduire les divergences. Encore faudrait-il que leur mandat soit clairement défini, que leur rôle soit accepté par les parties et qu’ils disposent d’une capacité réelle d’intervention sur les désaccords de procédure.
La présence de facilitateurs ne suffit pas, en elle-même, à garantir la neutralité du processus.
L’affaire Epenge met les garanties à l’épreuve
L’interpellation signalée de Prince Epenge, qui devait rejoindre Rome le 25 octobre, s’est invitée dans les discussions dès l’ouverture du conclave.
Les cinq dirigeants de la C64 ont réclamé sa libération immédiate. L’entourage de Martin Fayulu affirme qu’il aurait été localisé au Conseil national de cyberdéfense.
À la date de rédaction, aucun document judiciaire consulté ne permet d’établir précisément les motifs de son interpellation, son statut procédural ou les conditions de sa détention. Les indications relatives à son lieu de rétention demeurent donc attribuées à l’entourage de l’opposant.
L’épisode met néanmoins en lumière la portée concrète des garanties réclamées avant toute négociation : liberté de déplacement, accès à un avocat, information sur les procédures engagées et respect des droits fondamentaux.
Il ne démontre pas, à lui seul, qu’un dialogue est impossible. Il rappelle cependant que la confiance ne dépend pas uniquement des engagements formulés à la table des discussions, mais aussi du traitement réservé aux acteurs politiques en dehors de celle-ci.
Le prochain test
Les prochaines décisions permettront de mesurer la distance entre Rome et Kinshasa. La présidence devra préciser qui conduira le dialogue et avec quels pouvoirs. La C64 devra, de son côté, formuler des conditions suffisamment précises pour pouvoir être négociées.
Car l’enjeu n’est plus seulement de réunir les acteurs politiques autour d’une table, mais de déterminer s’ils accepteront de partager la définition des règles.
“Bloc-Politique | Pourvoir et dynamiques institutionnelles”
Restez connectés sur : X : @BlocNotesNews | @altessemulamba | IG : @leblocnotesnews | @altesse_mulamba_officiel |Facebook : @LeBloc-NotesNews | @Altesse Mulamba |TikTok : @leblocnotesnews | @altessemulamba |Écrivez-nous : leblocnotesnews@gmail.com
