Par Altesse Mulamba | Le Bloc-Notes News | 10 septembre 2026
Après avoir multiplié ses initiatives dans le cuivre et le cobalt congolais, Washington veut désormais aider le Kenya à développer une industrie de transformation des minerais critiques. L’annonce intervient alors que Nairobi examine les candidatures pour l’exploitation de Mrima Hill, dans le comté côtier de Kwale.

Crédit : Photo : Andrew Caballero-Reynolds / AFP
Le gisement est réputé contenir du niobium et d’importantes concentrations de terres rares, utilisés dans l’industrie de défense, les véhicules électriques, l’électronique et certaines infrastructures énergétiques.
Sa valeur potentielle est régulièrement chiffrée en dizaines de milliards de dollars. Une estimation réalisée en 2013 par un ancien prospecteur l’avait évalué à 62 milliards de dollars, sans intégrer les coûts considérables liés à l’extraction et à la transformation. Ce montant ne constitue donc pas une valorisation définitive du projet.
Le gouvernement kényan a lancé à la fin du mois de mars un processus compétitif pour attribuer les droits de développement du site. Plusieurs entreprises américaines et australiennes ont annoncé avoir été présélectionnées, mais Nairobi n’a pas encore publié de liste officielle complète.
Washington s’est déclaré prêt à soutenir le développement des capacités locales de transformation. Aucun accord définitif, calendrier de financement ou engagement juridiquement contraignant n’a cependant été rendu public.
Réduire la dépendance à la Chine
L’intérêt américain pour Mrima Hill s’inscrit dans une stratégie visant à sécuriser des approvisionnements moins dépendants de la Chine, qui conserve une position dominante dans la transformation de nombreux minerais critiques.
Pékin a également renforcé ses contrôles sur les exportations de certains minerais et technologies de traitement, accentuant les inquiétudes des économies occidentales concernant la vulnérabilité de leurs chaînes d’approvisionnement.
La politique américaine est déjà visible en République démocratique du Congo.
En mai, l’Entreprise générale du cobalt, EVelution Energy et Trafigura ont signé un protocole d’accord en vue de créer une chaîne d’approvisionnement entre la RDC et les États-Unis. Sous réserve de la conclusion d’accords définitifs, le projet pourrait fournir jusqu’à 40 % de la demande américaine projetée en cobalt. Une partie du matériau congolais serait transformée en sulfate de cobalt ou en cobalt métallique dans une raffinerie prévue en Arizona.
Les flux commerciaux évoluent également. En juillet, les États-Unis ont importé 53 290 tonnes de cuivre cathodique en provenance de RDC, un record mensuel représentant près du quart de leurs importations totales. À titre de comparaison, ils avaient importé moins de 32 000 tonnes de cuivre congolais pendant toute l’année 2024.
Cette progression ne découle pas uniquement de la stratégie politique de Washington. Elle s’explique aussi par l’augmentation de la production congolaise, des conditions de prix favorables et l’acceptation croissante du cuivre congolais par les acheteurs américains.
Des investisseurs soutenus par les autorités américaines cherchent parallèlement à entrer dans de grands actifs miniers. En février, Glencore a annoncé des discussions sur la vente éventuelle de 40 % de ses participations dans les mines congolaises de Mutanda et de Kamoto Copper Company à Orion Critical Mineral Consortium, un groupe appuyé par l’agence américaine de financement du développement.
Aucune transaction définitive n’a encore été annoncée.
L’écart de moyens avec l’Europe renforce l’offensive américaine. Plusieurs entreprises sélectionnées dans le cadre de la stratégie européenne sur les matières premières critiques ont récemment alerté sur leurs difficultés de financement. Selon Reuters, les États-Unis ont approuvé près de 40 milliards de dollars de soutien à des projets comparables, contre un dispositif européen annoncé à 1,7 milliard d’euros.
La transformation locale au centre du projet kényan
Le Kenya affirme ne pas vouloir se limiter à l’exportation de minerais bruts.
En juin, le président William Ruto déclarait qu’un accord avec les États-Unis était proche et que les minerais concernés seraient transformés au Kenya. Le 9 septembre, le responsable américain chargé des affaires africaines, Frank Garcia, a confirmé le soutien de Washington à la transformation locale et à la création de valeur dans le pays.
Ces déclarations fixent une orientation politique, mais leur portée dépendra des contrats conclus avec les futurs exploitants de Mrima Hill. Les obligations de transformation, les investissements nécessaires, la participation de l’État et les mécanismes de transfert de technologie restent à préciser.
Pour Nairobi, l’enjeu consiste à produire davantage d’emplois industriels et à conserver une part plus importante de la valeur créée par les minerais.
La question se pose également en RDC. Malgré sa place déterminante dans la production mondiale de cobalt et son importance croissante dans le cuivre, le pays exporte encore une large partie de ses ressources sous une forme insuffisamment transformée.
Kinshasa cherche à renforcer sa position dans les négociations avec les investisseurs. Le gouvernement développe notamment une banque nationale de données géologiques, soutenue par un contrat de 180 millions de dollars avec l’entreprise espagnole Xcalibur. Selon le Service géologique national, seulement 20 % du territoire congolais a fait l’objet d’une exploration systématique.
Le contrôle de ces informations peut permettre à l’État de mieux évaluer ses ressources et de réduire l’avantage détenu par les entreprises possédant leurs propres données d’exploration. Il devra toutefois s’accompagner de règles d’accès transparentes afin d’éviter que ce contrôle ne favorise certains opérateurs.
Les communautés au cœur du dossier Mrima Hill
Le développement de Mrima Hill présente aussi des risques environnementaux, sociaux et culturels.
Le site comprend une forêt sacrée, ou kaya, associée aux traditions des communautés Digo de la côte kényane. Des habitants et des représentants locaux affirment avoir reçu peu d’informations sur le projet et demandent des garanties concernant les terres, les déplacements éventuels, les compensations et le partage des revenus.
La présence de thorium, un élément radioactif associé à certaines formations de terres rares, soulève également des interrogations sur la gestion des déchets et la protection de l’environnement.
La souveraineté minière ne se résume donc pas à la négociation entre un gouvernement africain et une puissance étrangère. Elle dépend aussi de la publication des contrats, de la consultation des populations et de la répartition des bénéfices comme des risques.
L’Afrique entre Washington et Pékin
La diversification des partenaires peut permettre aux pays africains de réduire leur dépendance envers une seule puissance et d’améliorer leur position dans les négociations. Elle ne garantit toutefois ni l’industrialisation locale ni une meilleure répartition des revenus.
Pour le Kenya comme pour la RDC, l’enjeu consiste à convertir la rivalité entre Washington et Pékin en engagements vérifiables : transformation locale, transfert de technologie, participation publique, fiscalité transparente et protection des communautés.
Les promesses américaines ne pourront être évaluées qu’à la publication des contrats, des mécanismes de financement et des obligations imposées aux exploitants de Mrima Hill.
Sans ces garanties, le changement de partenaire ne modifiera pas nécessairement la place de l’Afrique dans les chaînes de valeur mondiales.
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